La suite des aventures pianistiques des intrépides sœurs Labèque : NPR

C'était en 1969, au Conservatoire de Paris, que tout change pour deux sœurs françaises volontaires et joueuses de piano, Katia et Marielle Labèque.

Ils répétaient une œuvre épineuse à deux pianos, Visions de l'Amend'Olivier Messiaen, l'un des professeurs de l'école et désormais compositeur légendaire. Il a entendu les sœurs jouer et a demandé si l'une d'entre elles aimerait enregistrer le morceau avec sa femme. Ils ont refusé, affirmant qu’ils avaient déjà décidé de former un duo de pianos. Messiaen a cédé, puis a supervisé ce qui serait le tout premier enregistrement des sœurs.

Un mouvement de cet enregistrement clôt un nouveau coffret de trois disques des Labèques. L'album est intitulé 55. Il contient 55 titres – un toast aux 55 ans (et plus encore) d'enregistrement des sœurs. Nous avons les pépites attendues du riche catalogue du Labèque, des standards du répertoire et des coups de coeur allant du Danses slaves et celui de Gabriel Fauré Suite Dolly sur des arrangements de musique de Gershwin, Bernstein et Debussy.

Mais cet ensemble n’est pas une simple compilation rétrospective. La surprise est que près de la moitié des morceaux sont des enregistrements inédits pour ce projet. Et avec les nouvelles pistes, les Labèques veulent faire valoir leur point de vue. Beaucoup d’entre eux sont écrits par des compositrices – trop souvent négligées, même par les sœurs elles-mêmes, il faut l’admettre. Il y a une musique robuste de la compositrice polonaise du XXe siècle Grażyna Bacewicz, qui reçoit peu à peu une reconnaissance bien méritée, et un morceau de l'énigmatique religieuse éthiopienne Emahoy Tsegué-Maryam Guèbrou, décédée en 2023. Également Lili Boulanger, la talentueuse et éphémère sœur de la célèbre pédagogue Nadia Boulanger. Et les Labèques incluent un puissant arrangement de « Troubled Water » de la compositrice afro-américaine Margaret Bonds, née en 1913.

Environ la moitié des enregistrements sur le plateau présentent les sœurs chacune à leur propre piano dans des duos à deux pianos à pleine gorge – de la Danse espagnole n°1 infusée de flamenco de Manuel de Falla à un « Carolina Shout » tapageur du roi du jazz stride James P. Johnson. L'arrangement pour 2 pianos de Stravinsky Sacre du Printemps on dirait une bête sauvage éclatant à travers les caisses de bois et de fil.

Les Labèques jouent également du répertoire à 4 mains, soit deux personnes assises devant un même piano. Il s'agit généralement d'une affaire plus intime, avec une musique qui va de pair, comme les enregistrements classiques de Ravel par la sœur. Mère l'Oie et le délicat de Bizet Jeux d'enfants. Mais ils font également appel à des compositeurs français moins connus comme Marie Jaëll, une amie de Liszt, qui fut en 1893 la première pianiste française à interpréter les 32 sonates de Beethoven. Dans sa petite valse op. 8, n°8, les Labèques font ressortir le séduisant mélange d'ombres sombres et de charme français de la musique.

Le coffret de 3 disques est un véritable trésor qui permet même aux sœurs de s'éloigner l'une de l'autre pendant quelques instants choisis. Katia reprend avec Chick Corea le standard de Bill Evans « We Will Meet Again » et interprète la musique de l'Américain William Duckworth et de la Croate Dora Pejačević, tandis que Marielle joue en solo sur des morceaux d'Erik Satie, du Britannique Howard Skempton et de Bryce Dessner, du groupe de rock indépendant américain The National.

Ce que Messiaen a entendu dans le jeu des Labèques reste leur carte de visite : une précision extraordinaire, la finition des phrases musicales de chacun, plus une chaleur de ton et une intrépidité palpable.

Depuis plus d’un demi-siècle, Katia et Marielle Labèque redéfinissent à quatre mains ce à quoi peut ressembler la musique faite pour un duo de pianistes. Et ce nouvel album de 55 titres le prouve.